LEADERSHIP & RESSOURCES HUMAINES

Quand le licenciement devient une embuscade

Sous couvert de gestion des risques, beaucoup d’organisations ont normalisé une pratique profondément inhumaine. Il est temps de la nommer.

Il y a une scène que tout le monde connaît sans l’avoir forcément vécue. Une réunion qu’on n’a pas demandée. Une salle où attendent deux, parfois trois personnes. Un ton qui ne laisse aucun doute. En quelques minutes, on passe du statut de collaborateur en qui l’on place sa confiance à celui de personne dont il faut, au plus vite, se débarrasser. Puis vient le reste : l’accompagnement jusqu’à la sortie, parfois par la sécurité. Les affaires qu’on ne récupère pas soi-même. Le badge qu’on rend. La porte.

On appelle cela « gérer un risque ». Je propose qu’on l’appelle autrement.

Un licenciement ne devrait jamais être une surprise

C’est le problème le plus important. Une séparation saine est l’aboutissement d’un processus, pas son point de départ. Quand l’adéquation entre un poste et une personne n’est plus là, cela se discute en amont, à plusieurs reprises. La surprise est l’aveu d’un management qui n’a pas fait son travail de feedback.

Ce que cette surprise fait au cerveau

L’effet de surprise n’est pas un détail de mise en scène. C’est une violence. Le rejet social active les mêmes régions cérébrales que la douleur physique (Eisenberger, Does Rejection Hurt? An fMRI Study of Social Exclusion, Science, 2003). Être exclu ne fait pas seulement « mal au moral » : cela fait mal, littéralement.

Et c’est exactement ce que produit la mise en scène du licenciement-surprise. L’escorte, la surveillance, les affaires qu’on ne touche plus disent toutes la même chose au cerveau : tu n’es plus des nôtres, et tu es devenu un danger.

Le vrai coût : la confiance de ceux qui restent

Car les autres regardent. Chaque sortie brutale enseigne à toute l’équipe une leçon très claire : cela peut arriver à n’importe qui, à tout moment, sans prévenir. Et lorsqu’un collaborateur intègre que la confiance peut se retirer du jour au lendemain, il reste sur ses gardes en permanence.

Un cerveau en vigilance ne crée pas, ne prend pas de risque, ne propose pas l’idée audacieuse.

Ce qu’une séparation digne demande

Cela commence bien avant la réunion, par des feedbacks réguliers et honnêtes, même difficiles, qui font qu’une décision n’étonne personne. Cela se prolonge dans la forme : une conversation, pas un tribunal. Une explication, pas un verdict. Le temps de partir en adulte, pas sous escorte.

Et ce n’est pas seulement une question d’éthique. C’est une question de performance. Les travaux d’Amy Edmondson, confirmés par l’étude Project Aristotle menée par Google sur 180 équipes, ont établi que la sécurité psychologique est le premier prédicteur de la performance collective, devant le talent individuel.

Soigner la manière dont on laisse partir les gens, ce n’est donc pas seulement protéger ceux qui s’en vont. C’est préserver la capacité de ceux qui restent à oser, à se tromper et à créer.

Anaïs Frey

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