LEADERSHIP & RESSOURCES HUMAINES

Le leader se sert en premier. Mais protège-t-il le groupe ?

Ce que les primates nous apprennent du contrat tacite entre ceux qui dirigent et ceux qui suivent.

Dans chaque groupe de chimpanzés, un mâle se sert en premier. La meilleure nourriture, les femelles, la déférence de tous. Vu de loin, cela ressemble à de la domination brute.

La réalité est plus subtile : les privilèges de l’alpha ne sont pas volés. Ils sont gagnés.

Le contrat des primates

Le primatologue Frans de Waal l’a montré dans Chimpanzee Politics (1982) : les alphas qui ne fonctionnent que par la force durent rarement. Ceux qui règnent le plus longtemps sont ceux qui interrompent les conflits, partagent la viande après la chasse et l’épouillage, et défendent le groupe face aux menaces extérieures. Ils investissent dans leurs coalitions et encaissent les coups en premier.

En échange, le groupe leur accorde le statut et un accès privilégié aux meilleures ressources. Ce n’est pas de la soumission. C’est un contrat. Le jour où l’alpha cesse de livrer sa part, il est renversé.

Le miroir de l’entreprise

Nos dirigeants aussi « se servent en premier » : salaires plus élevés, bonus, statut, bénéfices. Les privilèges sont réels et visibles. Une question mérite qu’on s’y arrête : consentons-nous vraiment à ce contrat, ou nous y conformons-nous simplement ?

Chez les primates, la contestation est bruyante et immédiate. En entreprise, personne ne renverse personne. On se tait parce qu’il y a un entretien d’évaluation dans trois mois et un salaire à la fin du mois. Ce silence n’est pas une approbation.

Le fait que personne ne conteste vos privilèges ne prouve pas que vous les avez mérités. Cela prouve seulement que personne n’a intérêt à le dire.

Un leader qui se sert en premier et sacrifie la meute n’est pas un alpha. Chez les primates, on appelle cela un usurpateur.

La question du sacrifice

C’est ici que le parallèle devient intéresant. L’alpha défend physiquement son groupe. Son privilège s’achète au prix d’un énorme risque personnel.

Et le leader ? Parfois, oui. Souvent, non. Dans trop d’organisations, quand la crise frappe, c’est le groupe que l’on sacrifie pour préserver la position du dirigeant : les postes sautent, pas les bonus.

Ce que dit l’anthropologie

Dans Hierarchy in the Forest (Harvard, 2001), l’anthropologue Christopher Boehm montre que l’humain a passé l’essentiel de son histoire évolutive dans des groupes radicalement égalitaires. Les chasseurs-cueilleurs neutralisaient activement les candidats à la domination, ce que Boehm nomme une hiérarchie de domination inversée.

Les hiérarchies verticales sont une invention récente, née avec l’agriculture. Nous ne sommes pas programmés pour obéir aux alphas. Nous sommes programmés pour les questionner.

Ce qu’il faut en retenir

01  Si on vous a confié une équipe. Vos privilèges sont une avance sur une promesse. Votre équipe ne se demande pas si vous êtes la personne la plus brillante de la pièce. Elle se demande si vous encaisserez les coups pour le groupe.

02  Si vous travaillez pour quelqu’un. Ne regardez pas ce que votre chef promet quand tout va bien. Regardez ce qu’il accepte de perdre quand ça va mal.

03  Si vous construisez des équipes. La hiérarchie est un outil, pas un réglage par défaut. Utilisez-la là où elle sert le groupe. Démontez-la là où elle ne sert plus que quelques-uns.

Anaïs Frey

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